Diderot et la Russie : une passion philosophique
Denis Diderot (1713-1784), figure majeure des Lumières françaises et maître d'œuvre de l'Encyclopédie, entretint une relation privilégiée et fascinante avec la Russie. Philosophe, écrivain, critique d'art et penseur politique, Diderot fut l'un des intellectuels européens les plus influents du XVIIIe siècle. Son lien avec l'Empire russe s'incarna dans une correspondance soutenue avec l'impératrice Catherine II, puis dans un séjour remarquable à Saint-Pétersbourg qui marqua profondément les deux parties.
Cette rencontre entre le philosophe français et la souveraine russe illustre parfaitement les échanges culturels intenses qui existaient entre la France et la Russie au Siècle des Lumières. À une époque où les idées philosophiques françaises rayonnaient dans toute l'Europe, la Russie de Catherine II se positionnait comme un pôle d'attraction pour les grands penseurs, et Diderot en fut l'un des ambassadeurs les plus emblématiques.
« L'impératrice de Russie est certainement la première souveraine de l'Europe, et peut-être de tous les souverains qui existent. »— Denis Diderot, correspondance, 1767
Diderot et Catherine II : une alliance intellectuelle
La relation entre Diderot et Catherine II débuta en 1765, lorsque l'impératrice, informée des difficultés financières du philosophe, décida d'acquérir sa bibliothèque pour 15 000 livres, tout en lui en laissant l'usage sa vie durant et en le nommant bibliothécaire avec une pension annuelle de 1 000 livres. Ce geste de mécénat généreux eut un retentissement considérable dans les cercles intellectuels européens et consolida la réputation de Catherine II comme souveraine éclairée.
L'impératrice, admiratrice passionnée des philosophes français, voyait en Diderot un conseiller potentiel pour ses réformes modernisatrices. Elle entretenait également des échanges épistolaires avec Voltaire et d'Alembert, mais c'est avec Diderot que la relation prit une dimension personnelle et intellectuelle particulièrement profonde. Catherine II cherchait à transformer la Russie selon les principes des Lumières, et le philosophe de Langres semblait être le guide idéal pour cette entreprise ambitieuse.
La bibliothèque de Diderot
Le séjour à Saint-Pétersbourg (1773-1774)
En juin 1773, après des années de correspondance et d'hésitations, Diderot entreprit enfin le long voyage vers Saint-Pétersbourg. Il fit halte à La Haye chez son ami le prince Galitzine, ambassadeur de Russie aux Pays-Bas, avant de poursuivre sa route vers la capitale de l'Empire russe. Il arriva à Saint-Pétersbourg en octobre 1773, à l'âge de soixante ans, après un voyage éprouvant de plusieurs mois à travers l'Europe.
Pendant cinq mois, de octobre 1773 à mars 1774, Diderot eut le privilège d'entretiens quasi quotidiens avec Catherine II au Palais d'Hiver. Ces conversations, qui duraient parfois plusieurs heures, portaient sur la philosophie, la politique, l'éducation, les arts et les réformes de l'Empire. Le philosophe, enthousiaste et passionné, exposait ses idées avec une vivacité telle qu'il lui arrivait, selon Catherine elle-même, de lui taper sur les cuisses dans le feu de la discussion.
Catherine II se montra cependant pragmatique dans sa réception des idées de Diderot. Si elle appréciait la compagnie et la brillance intellectuelle du philosophe, elle reconnut plus tard que ses conseils politiques étaient souvent trop idéalistes pour être appliqués dans la réalité de l'immense Empire russe. Elle écrivit à ce propos : « Il travaillait sur ma cuisse comme sur du papier, mais le papier souffre tout, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien plus irritable. »
L'héritage de Diderot en Russie
L'influence de Diderot sur la culture russe dépasse largement son séjour pétersbourgeois. En tant que critique d'art visionnaire, il joua un rôle déterminant dans la constitution des collections de l'Ermitage. Il conseilla Catherine II dans l'acquisition de nombreuses œuvres d'art, contribuant ainsi à faire du musée pétersbourgeois l'une des plus grandes collections au monde. Il recommanda notamment l'achat de la collection du baron de Thiers et celle de Pierre Crozat, qui forment aujourd'hui le cœur de la peinture européenne à l'Ermitage.
Sur le plan éducatif, Diderot rédigea pour Catherine II un ambitieux Plan d'une université pour le gouvernement de Russie, proposant une réforme complète du système éducatif russe fondée sur les principes de raison, de tolérance et de progrès scientifique. Si ce plan ne fut jamais intégralement appliqué, plusieurs de ses idées influencèrent les réformes éducatives ultérieures de l'Empire.
L'Encyclopédie elle-même, l'œuvre majeure de Diderot, circula largement en Russie parmi l'élite cultivée et contribua à diffuser les idées des Lumières dans l'intelligentsia russe. Cette influence philosophique française marqua durablement la pensée russe et prépara le terrain pour les grands débats intellectuels du XIXe siècle entre occidentalistes et slavophiles.
Saint-Pétersbourg, ville des écrivains
Le séjour de Diderot s'inscrit dans une longue tradition d'écrivains et de penseurs étrangers fascinés par Saint-Pétersbourg. La ville fondée par Pierre le Grand en 1703 comme fenêtre ouverte sur l'Europe devint rapidement un pôle d'attraction culturel sans pareil. Joseph de Maistre y résida comme ambassadeur du roi de Sardaigne, Honoré de Balzac y voyagea, et Blaise Cendrars en fut profondément marqué.
Quant aux écrivains russes, Saint-Pétersbourg a profondément inspiré Gogol avec ses Nouvelles de Saint-Pétersbourg et la célèbre Perspective Nevski, Dostoïevski qui y situa Crime et Châtiment et L'Idiot, ainsi que Pouchkine qui y composa certaines de ses plus belles pages. Cette ville à l'atmosphère tantôt lourde et pesante, tantôt joyeuse et insomniaque pendant les nuits blanches, a nourri l'imaginaire littéraire russe pendant des siècles.
Sur les traces de Diderot à Saint-Pétersbourg
Les voyageurs passionnés de littérature et de philosophie peuvent aujourd'hui suivre les traces de Diderot à Saint-Pétersbourg. La Bibliothèque nationale de Russie conserve l'essentiel de sa bibliothèque personnelle, soit environ 2 900 volumes annotés de la main même du philosophe. Le musée de l'Ermitage, dont les collections furent en partie constituées grâce à ses conseils, est un témoignage vivant de son influence artistique. Le Palais d'Hiver, où se tenaient les entretiens entre Diderot et Catherine II, reste l'un des édifices les plus majestueux de la ville.
Une statue de Diderot se dresse également à Saint-Pétersbourg, rappelant l'importance de ce lien franco-russe dans l'histoire culturelle européenne. Pour les visiteurs français, suivre les pas de Diderot est une manière unique de découvrir Saint-Pétersbourg à travers le prisme de l'histoire intellectuelle commune aux deux nations.
Vocabulaire russe autour de Diderot et la philosophie
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